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L’enfant, l’enfant, l’enfant, lui encore, lui toujours. Jamais le mot « enfant » n’a été si présent dans les discours. L’enfant objet de toutes les convoitises, l’enfant pivot des familles de toutes les sortes, l’enfant auquel j’ai droit, l’enfant souci, roi, tyran, l’enfant abandonné, malmené, trop aimé, martyrisé ?

Le Cien n’a pas de clé pour dire ce qu’est « l’enfant ». Il réunit celles et ceux pour qui l’intérêt de l’enfant n’est pas déterminable sans que chacun y mette tout le tact, l’attention, le respect, les savoirs dont il est capable, à partir de ce qu’il ne sait pas. Chaque enfant, chaque adolescent rencontré parmi ses proches, ou dans l’exercice d’une « profession de l’enfance » quelle qu’elle soit, contribue à nous enrichir d’un savoir nouveau, issu des expériences que constitue toujours une rencontre singulière.

Il était une fois un dessin humoristique campant deux bambins face à face :

     - je vais t’arracher les yeux
     - je vais te couper les oreilles
     - je vais le dire à mon père
     - je vais T’EXPLIQUER !

Le Cien rassemble des personnes qui veulent s’expliquer à elles-mêmes ce que les enfants leur disent et ne leur disent pas. Elles conversent ensemble, et inventent des manières de traiter cas par cas les silences et les passages à l’acte qui sont la monnaie courante de la vie quotidienne contemporaine, contrepoint d’un bavardage vide et tonitruant.

Le Cien c’est un pari, ouvert.

Actualité
21 juin 2014

Mise en ligne du site du CIEN

La première version du site du CIEN est en ligne depuis cet après-midi.

www.cien.fr

Editorial

Que se passerait il si… ?

El Niño (L’enfant ou Le petit garçon) et le Cien, une création singulière.
Anna Aromí

El Niño fut conçu une nuit – il n’est pas le seul dans ce cas. Durant cette nuit de 1993, nous nous retrouvâmes confortablement installés dans un salon de la rue d’Assas, collègues venus de différentes parties du monde à la rencontre de l’orientation de Jacques-Alain Miller, avec des préoccupations variées.

Il faisait froid dehors. Il n’y avait rien de surprenant à cela pour les psychanalystes : sachant que le monde n’est guère clément, il leur arrive de tâcher de s’en prémunir en se réfugiant dans leur propre discours.

Mais il suffit de voir comment Freud et Lacan ont traité le peu de clémence de leurs époques respectives pour se rendre compte que ce n’est pas en courant aux abris que l’on se protège efficacement, mais en s’affrontant résolument à cet extérieur, jusqu’à en faire un intime.

Cette nuit-là, la conversation roulait, informelle, glissant d’un sujet à l’autre, commentant ce qui se passait dans chaque ville : Madrid, Barcelone, Paris… À un moment donné Jacques-Alain Miller évoqua Françoise Dolto, l’impact qu’avaient eu ses interventions à la radio et la manière dont elle avait donné sa voix à la psychanalyse pour plusieurs générations de Français. En ce temps-là, la radio n’était pas un medium quelconque pour les Français, dans la mémoire desquels la marque des voix qui leur avait apporté les nouvelles de la Guerre et la victoire des Alliés restait vive.

C’est alors que la question jaillit, déliant les langues pour un brainstorming passionné, qui finirait par repousser les frontières géographiques du Champ freudien. Dans la psychanalyse avec les enfants, dit J.-A. Miller, nous avons le CEREDA (Centre d’Études et de Recherche sur l’Enfant dans le Discours Analytique) avec ses publications et ses journées. Mais que se passerait-il si, au lieu de mettre l’accent sur la psychanalyse, nous le déplacions sur l’enfant ? En nous intéressant aux discours qui concernent l’enfance, en questionnant d’autres professionnels qui s’occupent des enfants et en leur donnant la parole, ainsi qu’aux enfants eux-mêmes…, on pourrait faire un centre, un Centre d’Investigation et d’Études sur le Niño (CIEN - L’acronyme Cien en espagnol signifie Centro de Investigación y Estudios del Niño. En français, c’est le Centre Inter-disciplinaire sur L’Enfant), avec sa revue, que nous pourrions appeler El Niño

L’idée était lancée. C’est ainsi que le Cien et El Niño commencèrent à exister dans le discours. Les faire vivre dans la réalité allait prendre plus d’une nuit, beaucoup plus.

Cette nuit-là changea néanmoins quelque chose. Un projet singulier, original, venait d’éclore, un projet qui me plut et auquel je crus immédiatement. Je désirai faire partie de ceux qui seraient chargés de le mettre en œuvre.

Il y eut beaucoup de choses à transformer pour arriver à créer le Cien et El Niño. Entre les progrès et les obstacles, les pièces et les morceaux nombreux composant les groupes du Champ freudiens eurent à se bouger pour faire une place à ceux qui allaient arriver.

Ce ne sont pas les impedimenta institutionnels qui furent les plus difficiles à traiter. Le plus dur fut de faire bouger les pièces dans les têtes des analystes pour donner un lieu, un espace au nouveau projet. Car il y en a quelques-uns, dont les têtes sont d’une seule pièce !

La mienne, par exemple. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi il valait mieux commencer à réaliser le projet au moyen de la revue plutôt que du Centre. Comment faire la revue d’un Centre qui n’existerait qu’après ? La tactique maoïste qui consiste à créer de petits noyaux, feux de camp minuscules qui, en se conjoignant donneraient ensuite une lumineuse impression d’ensemble n’arrivait pas à emporter ma conviction. J’aurais préféré aller directement au but. Je croyais encore que l’on pouvait traiter directement le but ! Il me fallut un bon laps d’analyse pour savoir reconnaître le réel et la difficulté de l’aborder.

Mais quand une idée est bonne, c’est-à-dire quand les signifiants comportent une morsure du réel, on s’en tire. Et quand un analysant a été mordu par le réel de la psychanalyse, il trouve la manière de se laisser porter par ce qu’il pressent de plus authentique au cœur de son désir, même s’il ne peut pas encore en rendre raison.

Le Cien se formalisa en tant que tel le 21 juillet 1996, durant la Rencontre du Champ freudien à Buenos Aires. La pièce maîtresse en fut Beatriz Udenio. Si Beatriz accepte, dit J.-A. Miller, nous sommes sauvés : il l’avait connue au moment de la fondation de l’École de l’Orientation Lacanienne (EOL), ainsi que pour son travail à l’Institut Clinique de Buenos Aires. Et elle accepta. Non seulement elle accepta, mais avec un soin et une ténacité incomparables elle se mit tout de suite en demeure de rendre le Cien crédible en Amérique latine.

Un an avant, le premier numéro de la revue El Niño était sorti. Elle était dirigée depuis Paris par Judith Miller, et tous, nous pouvions compter aussi avec l’appui d’Éric Laurent ; quant à moi, je me chargeais de son édition depuis Barcelone. Je n’aurais jamais pu accomplir cette tâche sans Judith, qui est devenue pour moi une véritable boussole, faisant de son expérience une main ferme dans un gant de velours, la fermeté et le velours étant nécessaires pour nous aider à avancer dans des chemins encore inexplorés. Combien de petits cafés nous avons pris ensemble !

Pour illustrer la première couverture, Judith choisit la photographie d’une ravissante petite fille (niña) vêtue en ballerine. C’était un Witz pour le lecteur : une petite fille, logée sous le signifiant El Niño (le petit garçon), lui jetait un regard complice.

Après cette ballerine, il n’y eut plus que des enfants d’analystes pour figurer sur les couvertures. C’était une manière de dire que les analystes ne produisaient pas seulement des textes, mais aussi des enfants. Aujourd’hui je pense que c’était aussi une manière de dire que les analystes ont un corps, qu’il n’y a pas de discours qui se soutienne sans les corps.

Éditer El Niño fut pour moi une expérience clinique, politique et épistémique. Je la résumerai au moyen de l’un des plus grands enseignements que j’en reçus, via les coupures à effectuer dans les textes. Ce travail produisit un véritable effet de lecture et d’écriture.

La revue exigeait des textes nouveaux, tels qu’il n’en existait pas jusqu’alors. Nous obtînmes sans grande difficultés des entretiens avec des professionnels d’autres disciplines, et ils nous donnèrent aussi des textes ; mais nous avions également besoin de textes d’analystes qui ne parleraient pas de psychanalyse mais, à partir de la psychanalyse, de ce qui se passait pour l’enfance dans le monde. Surtout, nous voulions des travaux d’un style neuf, écrits par des analystes de leur temps, comme Judith les avait qualifiés dans son premier éditorial.

Aujourd’hui, en 2014, tout cela peut sembler loin ; le discours des analystes de l’orientation lacanienne a changé, ne serait-ce qu’avec les Forums de Paris dont les effets ont marqué les premières années du XXIème siècle. Ces analystes de leur temps sont aujourd’hui une réalité, mais en 1995, nous, analystes, parlions entre nous, n’écrivions que pour nous ; nous n’avions pas l’habitude de nous adresser au monde, auquel nous ne nous intéressions pas, au contraire de ce qui se passe maintenant.

Obtenir des textes pour El Niño impliquait de beaucoup parler avec les collègues, de leur donner des explications, de leur proposer des modifications, parfois de récrire les travaux et d’obtenir l’accord de leurs auteurs. Et en faisant cela, je comprenais moi-même le projet d’autant mieux et et je le fignolais, pendant des nuits de veille, pour, justement, donner corps à chaque numéro de la revue. Nous avancions ensemble, El Niño et moi.

C’est quelque chose de bon qui est sorti de tout cela parce que maintenant encore, presque vingt ans après, il n’est pas rare que quelqu’un témoigne de l’utilité que quelques textes ont eue, ou ont encore pour lui.

J’ai quitté El Niño après le numéro 10. Il avait grandi, moi aussi. Pour moi, grandir a signifié laisser tomber, grâce à l’analyse, mais aussi grâce au travail à la revue, signifiant primordial de mon histoire, cesser de vouloir être un enfant et m’autoriser du désir impossible d’être une femme, et une analyste. Et c’est avec cela que je continue.

Il n’est pas question d’oublier pour autant les liens d’amitié et de travail qui se sont tissés alors, ni les impasses que le projet n’est pas parvenu à franchir. Il reste des questions ouvertes. Sur le plan local, il est incompréhensible que le Cien ne prenne pas racine en Espagne, alors qu’il a pris de l’ampleur en France, en Amérique latine et au Brésil.

Et , de façon plus générale, je me demande aussi quelle forme prendrait aujourd’hui la question qui illumina la nuit parisienne dont je vous parlais au début de ce texte.

Aujourd’hui, que se passerait-il, si… ?